Le grand chef cri, Matthew Mukash.
Photo Patrick Sanfaçon, La Presse
PROJET EASTMAIN/RUPERT
La métropole des Cris pourrait déménager
Charles Côté
La Presse
Les coûts du projet Eastmain/Rupert n'ont pas fini de grimper: le village cri de Chisasibi et ses 3500 habitants pourraient déménager.
En entrevue à La Presse, le grand chef cri Matthew Mukash a affirmé que cette possibilité a été évoquée jeudi par le chef de Chisasibi, Abraham Rupert, devant le premier ministre Jean Charest, dans une rencontre privée qui a duré trois heures.
«Le chef Rupert a parlé hier (jeudi) avec le premier ministre de déménager toute la communauté, dit M. Mukash. Si c'est ce que les gens veulent, il va falloir mettre le processus en marche.»
Il est difficile de prévoir le coût d'une telle opération. En 2002, le gouvernement fédéral a déboursé plus de 150 millions pour déménager les 700 habitants de Pond Inlet, au Labrador, dans un village tout neuf. Au bureau du premier ministre, on confirme que le déménagement de Chisasibi a été évoqué jeudi, mais on nie que cela soit considéré sérieusement par quiconque pour l'instant. Québec croit qu'il y a des solutions plus simples aux problèmes de la communauté.
Installée sur la rive sud de la rivière La Grande, Chisasibi est aujourd'hui la plus importante communauté crie. Elle comprend un hôpital, plusieurs commerces et certains bureaux centraux de l'administration crie, comme la commission scolaire.
L'histoire de Chisasibi est indissociable des grands barrages. Elle a été créée en 1980, quand les habitants de Fort George ont dû quitter leur île, dans l'estuaire de La Grande, pour s'installer non loin, sur la rive sud. Chisasibi veut dire «grande rivière» en cri.
Selon M. Mukash, les résidants de Chisasibi ne veulent plus vivre avec les impacts des grands barrages qu'ils subissent depuis 30 ans. Ils ne veulent surtout pas que ces impacts empirent avec la dérivation de la Rupert, qui augmenterait encore le débit de la rivière La Grande.
Et il affirme que Québec n'aura pas le choix d'accommoder Chisasibi s'il veut s'assurer la paix pendant la durée du chantier Eastmain/Rupert, lancé jeudi à Montréal.
«Je sais que l'opposition au projet grandit et je crois que ce sera difficile, dit M. Mukash. Comme leader, je ne pourrai pas faire grand-chose si Québec et Hydro-Québec ne m'aident pas à régler les problèmes comme ceux qui font surface à Chisasibi.»
De passage à Montréal jeudi, le chef de Chisasibi, Abraham Rupert, avait dit que le fort débit hivernal de la rivière La Grande empêchait déjà la glace de se former, sauf deux semaines par année. «Avec l'eau de la Rupert en plus, ça ne gèlera plus du tout, dit-il. Il va y avoir de la brume tout l'hiver qui va faire moisir nos maisons.» Mais le chef de Chisasibi en a surtout assez de «l'anxiété qui nous habite tout le temps». «On vit sous une grande masse d'eau, dit-il, en parlant du réservoir Robert-Bourassa et de ses 2800 kilomètres carrés. Il peut y avoir un désastre. Dans ce cas, j'aurais deux heures 14 minutes pour évacuer. Et je n'en serais pas capable.»
«Vivre en bas du plus grand réservoir en Amérique du Nord provoque beaucoup d'anxiété, a dit hier le grand chef Mukash. La nature nous réserve parfois des surprises. Personne ne peut nous dire qu'il n'y aura jamais de tremblement de terre.»
Selon le bureau du premier ministre, des discussions sont déjà en cours pour donner suite à une entente de 2004 entre Québec et Chisasibi qui prévoit la création d'un monticule artificiel pouvant servir de refuge en cas d'inondation catastrophique.
La sécurité des barrages fait l'objet d'un «manque de compréhension et d'information (qui) est à l'origine de plusieurs fausses perceptions et inquiétudes», notait dans son rapport le comité d'évaluation environnementale provincial qui a autorisé le projet Eastmain/Rupert. Le comité suggérait à Hydro-Québec de «démystifier la question de la sécurité des barrages et, plus particulièrement, la signification réelle des scénarios hypothétiques de rupture».
Le rapport rappelait que tous les barrages répondent à des normes de sécurité. «En ce qui a trait aux séismes, le projet et les ouvrages existants du complexe La Grande sont situés dans la zone de plus faible intensité sismique au Québec. Le risque d'accident causé par un tremblement de terre est donc très limité.»