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Venais découvrir la vraie vie des indiens d'amérique du nord de maintenant! il y aura beaucoup d info!

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Du sang sur la neige

Du sang sur la neige
 
Kitty a été enterrée dans le petit cimetière de Kangirsuk. (Photo Agnès Gruda)
Kitty a été enterrée dans le petit cimetière de Kangirsuk.
Photo Agnès Gruda

 
Agnès Gruda
La Presse
Kuujjuaq
 
C'est l'histoire d'une petite fille qui a dû prendre son courage à deux mains pour témoigner au procès de l'homme qui a tué sa mère. C'est aussi l'histoire d'un village du Grand Nord dont les habitants chassent, pêchent et clavardent sur l'internet
 
 

 
À travers un procès qui a conduit à un verdict inhabituellement sévère, pour la première fois, un Inuit vient d'être condamné pour un meurtre prémédité. Notre journaliste s'est rendue à Kuujjuaq pour suivre ce procès tristement symbolique. Elle trace le portrait d'une communauté qui aspire à se débarrasser de ses démons: l'alcool et la violence.
 
L'accusé est camouflé par un paravent opaque, afin que la petite fille ne puisse pas le voir. Pour elle, c'est le plus important: ne pas apercevoir l'homme qui a assassiné sa mère.
 
L'autre chose importante est de témoigner. Pour que cet homme reste en prison le plus longtemps possible.
 
La petite fille, appelons-la Betki, n'avait que 7 ans quand une affreuse nuit d'hiver a chamboulé sa vie. Au moment du procès, elle a 10 ans.
 
En cette journée de fin mai, une bruine humide imbibe l'air arctique de Kuujjuaq. Dans la salle d'audience du palais de justice, Betki fait face au procureur. «Pourquoi t'es déguisé en pingouin?» lui a-t-elle demandé juste avant d'entrer dans le box des témoins...
 
À la droite de Betki, il y a le jury - cinq hommes, sept femmes, tous inuits, comme elle. Et à sa gauche, les avocats de la défense, blancs, comme le procureur et le juge.
La voix étranglée, Betki se lance: «C'est un soir où je n'arrive pas à m'endormir, je suis couchée dans la chambre de ma mère...»
 
L'homme qui est entré dans la maison de Betki ce soir de février 2006 s'appelle Sam Grey. La fillette le connaissait trop bien: il entretenait une relation orageuse avec Kitty, sa maman.
 
Dans ses accès de jalousie, Sam a souvent battu Kitty. La dernière fois, il a écopé de 15 mois avec sursis. Ce soir fatidique, il était encore sous le coup de ce jugement. Il aurait dû se trouver chez lui, à l'autre bout du village
.
Mais il était là, il avait bu et il était plus enragé que jamais. «Maintenant, il arrache la patte de la table et il frappe ma mère», poursuit Betki, qui a vu ces scènes d'horreur cachée derrière le comptoir de la cuisine.
 
Le père de Betki est assis à ses côtés dans la salle d'audience et lui tend les mouchoirs de papier avec lesquels elle essuie ses yeux. C'est un Blanc, ou un «Halounak», comme on dit ici. Depuis que sa mère est morte, Betki vit avec lui à Montréal.
 
Maintenant, la fillette parle de sang et de cheveux qui «volent partout», du couteau dans le tiroir de la cuisine, de sa fuite avec sa grand-mère, en pyjama, dans la nuit arctique.
 
Suivent les dernières scènes du carnage aperçues depuis la maison voisine: Sam qui tire Kitty à l'extérieur de la maison. C'est là qu'on les a trouvés au milieu de la nuit: Kitty, 36 ans, couchée sur un matelas recouvert d'un drap à imprimés Pokémon. Et Sam, 30 ans, étendu à ses côtés, sur la neige maculée de sang.
 
L'histoire
 
Si on oublie la neige, cette histoire aurait pu se passer n'importe où dans le monde: aucun pays n'est immunisé contre les excès d'alcool, la jalousie extrême et l'amour qui tue. Mais ces événements se sont aussi déroulés dans un lieu précis, dans un contexte qui a permis que le meurtre ait lieu.
 
Ce printemps, La Presse a suivi le procès de Sam Grey à Kuujjuaq, la «métropole» du Grand Nord québécois, après avoir passé une semaine à Kangirsuk, le village que Betki appelle «mon pays». Nous voulions comprendre comment ce «pays» rempli de gens qui l'aiment lui a volé ce qu'elle avait de plus précieux: sa mère.
 
Le village
 
À Kangirsuk, il y a un aréna, une école, deux supermarchés, un centre communautaire et un stand à poutine fermé les trois quarts du temps.
 
Le principal lieu de rencontre dans ce village de 460 habitants, ce sont les deux magasins où les gens s'arrêtent en rentrant de travailler. Il suffit de quelques jours pour reconnaître presque tous leurs clients.
 
Des maisons aux étages colorés, toutes construites selon le même modèle, longent la grande rue du village, récemment asphaltée. Il n'y a pas d'autos, seulement des quatre-roues, des jeeps et des pick-up.
 
Kangirsuk longe une baie de la rivière Payne qui laisse transparaître des plaques de glace turquoise. «Le village a deux visages, celui du jour et celui de la nuit», explique l'un des deux policiers de l'endroit tandis que nous suivons la baie dans son camion de patrouille.
 
Dans le «Kangirsuk du jour», il est impossible de marcher plus de cinq minutes sans qu'une jeep s'arrête pour vous déposer quelque part. Le vendredi, les familles se préparent pour aller camper dans la toundra. Au retour, les chasseurs placent les oies et les ombles chevaliers dans le réfrigérateur collectif.
 
Dans la nature, les tares sociales du village s'évaporent. «Même les personnes les plus tout croches, je les suivrais les yeux fermés dans la toundra», assure l'infirmière Valérie Desbiens.
 
Mais au revers, il y a le «Kangirsuk des mauvaises nuits», celles qui suivent les gros arrivages d'alcool. La musique s'échappe alors de quelques maisons et les quatre-roues bourdonnent comme des guêpes jusqu'à l'aube. La dernière chose dont on a envie, c'est qu'ils s'arrêtent pour nous faire monter...
 
C'est au cours d'une de ces nuits que Sam a tué Kitty. Ce week-end-là, une grande quantité d'alcool est entrée au village. Tard dans la nuit, des hommes ivres se sont mis à tirer en l'air. Terrorisés, les gens se terraient chez eux. Les deux policiers en avaient plein les bras.
 
Où aller?
 
«Bien sûr que je savais qu'il la battait, mais je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas», confie une femme qui se décrit comme une amie de Kitty.
La violence domestique est tellement répandue dans les 14 villages du Nunavik que c'est plutôt son absence qui étonne.
 
«Quand je leur disais que mon mari ne me battait jamais, mes élèves n'en revenaient pas. Elles croyaient que c'était parce que j'ai de plus gros bras que lui», confie une enseignante habituée du Nord.
 
Les femmes ne sont pas toutes des victimes, les hommes ne cognent pas tous dès qu'ils ont bu. Mais peu de familles échappent au phénomène. Et quand elles veulent fuir, les femmes n'ont nulle part où aller.
 
À Kangirsuk, il n'y a aucun logement à louer. Il n'y a pas non plus d'abri pour femmes battues. Et les quelques kilomètres de route débouchent sur la toundra. Seul moyen de fuite: l'avion. Souvent, la victime a le choix entre endurer ou s'exiler. Plusieurs endurent. Au risque de croiser leur agresseur chaque jour au magasin.
«Les juges blancs ne connaissent pas la réalité inuite», tranche Zebedee Nungak, croisé à Kuujjuaq alors qu'il attendait de témoigner au procès de Sam Grey.
Quand un homme violent purge sa peine chez lui, il est quasi impossible de le forcer à respecter ses conditions, souligne cet ancien leader inuit qui qualifie les condamnations avec sursis, fréquentes dans le Nord, de «bonbons».
 
Est-ce la faute de notre communauté si Sam a tué Kitty? demande sa femme, Jeannie. Ou bien celle d'un système qui ne l'a pas gardé derrière les barreaux?
 
Pas si sec
 
Quand elle voit passer le camion d'une compagnie de bière, Betki fait parfois cette réflexion: «C'est eux autres qui ont tué ma mère.»
 
L'alcool et la toxicomanie sont les démons du Nunavik. «Près de 95% de nos dossiers y sont liés», estime Jobbie Epoo, chef de la police régionale.
 
Avant l'arrivée des Blancs, les Inuits ne buvaient pas. Les «anciens» de Kangirsuk racontent que ce sont les prospecteurs d'Hydro-Québec qui les ont fait trinquer dans les années 50. Combiné au choc de la modernité, l'effet a été dévastateur.
 
Ici, tout le monde a un problème d'alcool, ou en a déjà eu un, ou a un proche parent qui en souffre. Le maire de Kangirsuk, Joseph Annahatak, confie avoir fait une cure de désintoxication. Tommy Kudluk, directeur administratif de l'école, a cessé de boire quand il a «rencontré Jésus».
 
Pour combattre les méfaits de l'alcool, toutes les communautés sauf Kuujjuaq pratiquent la politique du «village sec». La bière et le vin sont limités, les bars et les boissons fortes sont interdits. En contrebande, les liqueurs fortes se vendent à prix d'or: 100$ pour une petite bouteille d'eau remplie de vodka.
 
À Kangirsuk, on ne se gêne pas pour montrer du doigt les maisons des présumés trafiquants. Une femme appartenant à la famille le plus souvent mise en cause ne rejette pas l'accusation. «Tout le monde fait de la contrebande, ici», lance-t-elle en riant lors d'une rencontre à l'atelier de couture traditionnelle...
 
La peur
 
L'assassinat de Kitty a été le premier meurtre connu de l'histoire de Kangirsuk. Le lendemain, le village s'est réveillé avec une question grande comme la baie d'Ungava: comment une telle chose a-t-elle pu se produire chez nous?
 
Dans les jours qui ont suivi ce meurtre, le maire Joseph Annahatak a appelé les habitants du village à dénoncer les contrebandiers. Sans résultat.
 
Pourtant, ce n'est pas compliqué de savoir par où arrive l'alcool: il y a l'avion et, en été, le bateau. «Ce serait facile de passer toutes les valises aux rayons X, mais il nous faudrait un mandat, donc une dénonciation», note le policier Éric Ménard.
 
Les appels à la délation restent sans réponse. Et pour cause. Il y a deux mois, un homme a défoncé la porte du poste de police de Kangirsuk à coups de pic à glace. Début mai, un autre a blessé un agent en le menaçant de mort. Et c'est sans parler du quatre-roues qui a enfoncé délibérément la porte du camion de patrouille.
 
Ces «cas lourds» ne représentent qu'une trentaine de personnes, soulignent les policiers. Mais dans ce village aux murs de verre protégé par deux policiers non armés, c'est assez pour faire hésiter les délateurs potentiels.
 
Changer les choses
 
À Kangirsuk, en avril, la présidente du comité scolaire, Lizzie Putulik, a fait la tournée des classes pour mettre les jeunes en garde contre l'alcool et les drogues.
D'autres travaillent fort pour occuper les jeunes. Il y a la compétition de paraski en avril, le centre communautaire où l'on peut jouer au hockey-bottines, les séances d'aide aux parents.
 
Mais ces initiatives restent de minuscules gouttes d'eau dans un désert de ressources. Un exemple: alors que les excès d'alcool font des ravages, le Nunavik compte un seul centre de désintoxication qui ne peut accueillir qu'une dizaine de patients à la fois. Ces jours-ci, ce centre ne va pas très bien. Sa directrice, Annie Gordon, s'est suicidée en avril...
 
 
Note: Certains noms ont été changés pour protéger l'anonymat des personnes citées dans ce reportage.
 
 
LE NUNAVIK C'EST...
 
14 villages de l'Arctique québécois bordant la baie d'Hudson et la baie d'Ungava.
Une population de 10 000 Inuits dont près de 60% ont 25 ans et moins.
Un taux de violence domestique 10 fois plus élevé que la moyenne canadienne.
Un taux de suicide de six à 11 fois plus élevé que la moyenne canadienne.
Une espérance de vie qui est passée de 66,5 à 62,8 ans entre 1989 et 2003.
 
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